A la recherche du pain perdu

Posté le 11 mars 2007

Soudain, sauvage, tragique, le cri de souffrance déchire notre quiétude automobile.

 

« Et le pain gascon ? Nous avons oublié le pain gascon ! »

 

On peut dire que jusque là tout avait fonctionné comme sur des roulettes. Annie était arrivée à l’heure et bien équipée, Véronique dormait du sommeil du juste, il n’y avait pas eu de contrordre de dernière minute et, cerise sur le gâteau, Yves, notre cycliste ordonné, avait rangé soigneusement son précieux biclou dans le garage. Le temps était plutôt clément et, place Tourny, les volontaires affluaient.

 

Pour moi, et plus encore pour Annie qui n’avait pas encore expérimenté ce divin produit de la boulange bordelaise, nous aurions pu fort bien trouver sur notre parcours un succédané, un ersatz du pain gascon. Pour cette fois. C’était compter sans la pugnacité pour ne pas dire l’entêtement de notre guide préféré. Afin de ne pas perdre ses bonnes habitudes il nous brossa en deux minutes un panorama des pains spéciaux bordelais. Il en ressortit qu’il fallait absolument ce gascon-là et pas un autre. Nous étions à une trentaine de kilomètres du point de départ et, étant moi-même au volant, je n’étais pas très enthousiaste à la perspective de revenir pour cette fantaisie simonienne.

 

Les grands chefs ne se laissent pas abattre par l’adversité et c’est même en la surmontant qu’ils démontrent leurs qualités. « Ce qui ne me tue pas, me fortifie ! » affirme un auteur germanique au nom plein de lettres inutiles.
« Sophie va sauver l’affaire. Je l’appelle sur son portable. »
La demoiselle des postes accuse alors réception de la requête et s’engage avec un entrain modéré à pallier nos insuffisances.
Dans la demi-heure suivante nous avons récupéré les tuteurs de Pierroton et nous progressons maintenant vers Hourtin.
Il s’agit de maintenir une pression permanente sur les troupes et Yves rappelle Sophie. Il s’énerve aussitôt :
« Comment, tu n’es pas encore allée acheter le pain, vous perdez du temps, il fallait le faire pendant que Aurélien assurait la permanence. »
La demoiselle, en dépit de sa patience, se rebiffe, raccroche.
Dans la voiture nous tentons de relativiser les évènements, de les ramener au rang de croûtons. On ne va pas faire tout un plat des miches de notre ami, par ailleurs assez bien de sa personne.
Bon, il laisse un message conciliant sur le répondeur de l’acheteuse rembarrée. (ne pas confondre avec une barreuse rachetée !).
Le front est calme, on peut supposer l’affaire enterrée.
Devant la mairie les voitures se rejoignent. Nous faisons connaissance avec les autres planteurs et repartons pour notre terrain de jeu. Alors que notre forestier inspiré achève son topo sur le programme de la journée, et je note une amélioration de cette prestation à chaque sortie, voici Sophie et Aurélien qui arrivent. Ils ont cru bien faire de se tromper de route et de jeter un œil sur Maubuisson. Mais ils apportent le pain, ce qui est l’essentiel.
« Ah, vous voilà » les salue Yves « Ce n’est pas dommage ! Vous auriez dû m’écouter. Et d’ailleurs ça montre bien qu’il faut que je sois présent au point de rendez-vous. Je l’avais dit à Olivier. »
Sophie, qui pense, à raison, qu’elle s’est donnée bien de la peine, en perd le sourire. Rien de tel que ces réflexions acides pour entretenir un climat serein dans un groupe.
Les équipes sont constituées et s’enfoncent dans les rangées de pins. Je suis en binôme avec Vincent. Nous sommes très actifs jusqu’au moment où, subitement, mon compagnon se met à pleurer.
Il me semblait pourtant normalement constitué et je ne pouvais supposer une telle sensibilité. Ce ne sont quand même pas les propos agressifs des uns et des autres qui le déstabilisent ?
Mais non, Vincent s’est mis une poussière dans l’œil, genre le capitaine Haddock en route pour l’aéroport dans « Tintin au Tibet ». Il me demande de l’examiner sans soupçonner à qui il a affaire. Le problème étant que, rejoint par ma presbytie, je n’y vois pas assez et que Yves me sauve en prêtant ses lunettes de récupération. Quelques minutes après la situation est rétablie et le travail reprend.
Il paraît que Sophie est passablement démotivée et ne tient pas en place, sauf en face de son téléphone portable.

 

Il est près de trois heures et il faut penser à déjeuner, quoi.
Le pique-nique est un moment incontournable de ces expéditions, il permet les échanges les plus intéressants, de creuser des affinités déjà nouées avec les récidivistes.
Les victuailles choisies avec le plus grand soin par notre organisateur distingué s’accumulent sur la nappe en polypropylène. Chacun bavarde en attendant Annie et Olivier le Pizzaiolo qui, victimes de leur conscience professionnelle, n’ont pas réalisé que l’heure de la pause a sonné.
« Ah, voyons ce pain. J’espère que vous l’avez choisi bien cramé, comme je le préfère ? » soupire Yves, salivant par avance, puis déchantant.
« Mais non, il est tout blanc, à peine cuit. Vous allez le ramener ! »
C’est à peine s’il plaisante. Si, quand même.
N’empêche que cela ne déride guère Sophie dont le prénom est quelque peu usurpé en la circonstance. Aurélien, de son côté, laisse glisser les sarcasmes sur son crâne rasé. Il comprend seulement maintenant l’origine de l’odeur suspecte qui régnait dans leur voiture : l’Epoisses que Yves affinait depuis plusieurs jours et qui maintenant, au mieux de sa forme, chasse au loin toute vie animale.
Comme d’hab, chacun se présente brièvement. Nous avons là un panel très varié de la population, de l’Ecossais en goguette au doctorant en architecture médiévale en passant par deux sympathiques Enfants de Don Quichotte et par un préparateur en pharmacie.
Annie, toute à ses bavardages, n’a pas le temps de déjeuner et manque la plupart des charcuteries simoniennes.
Quelqu’un, Yves par exemple, nous dirait alors que la journée de plantation est finie et que l’on peut faire la sieste ou se promener, il n’y aurait pas de franche opposition. Mais non, il faut s’y remettre. Coup de théâtre Sophie annonce alors son départ, emmenant Aurélien dans son sillage. Elle en a soupé des remarques acerbes du Maître de la Grande Allée. « On n’est pas là pour se faire engueuler ! » dirait Boris Vian. Et de plus sa voiture est grise de boue et de poussière.
Flûte alors ! Est-ce la fin d’une longue amitié, pétrie par les rencontres et les sorties ? Elle a beau être bonne pâte il ne faut pas trop la lui briser sous prétexte de casser la croûte. Pour avoir méprisé la mie, il a froissé l’amie.

 

Le choix de l’équipement est parfois capital dans une sortie et s’il y a quelque chose que je ne regrette pas c’est d’avoir chaussé mes bottes de caoutchouc. Nous pataugeons dans une parcelle traversée par de profonds fossés et parsemée de flaques, de trous, de déclivités herbues et pleines de flotte. Mes compagnons en chaussures sont abonnés au bain de pied et mes chaussettes sont sèches.

 

Au départ tout semble assez carré, il y a quatre rangées parallèles, A, B, C, D. A et D étant des alignements de feuillus tandis que B et C sont de pins parasol. Nous sommes répartis en binômes ou en trinômes responsables d’une file d’arbres. La nôtre, la C, est pratiquement achevée dès le départ et nous allons donner un coup de main à nos collègues de la D, les deux Stéphane. Annie m’accompagne alors que Vincent disparaît brusquement. Nous craignons qu’il ne soit au fond d’un trou d’eau, mais non, il refait son apparition quelques minutes plus tard.
De temps à autre Yves, notre chef d’équipe attitré, vient inspecter les travaux. Il a une certaine constance dans la critique, et pour lui les arbres voisins ne sont jamais suffisamment éliminés. Il a découvert un outil merveilleux pour assassiner ces jeunes pousses : le bédouche. Dans son génie poétique il l’appelle le « pied-douche » et s’en sert sans scrupules exagérés.

 

Nous voici au seuil de la soirée, un vent mauvais s’est levé et la pluie menace. A mon avis il ne vaut mieux pas nous attarder car la piste pour rentrer est fort boueuse, nous avons été contraints à rouler sur le dévers herbu et s’il pleut nous risquons de glisser vers le fossé.
Dans une certaine confusion nous planquons une partie du matériel dans la plantation et n’avons que quelques minutes pour bavarder avant de rembarquer pour le retour.
Une voiture s’embourbe, nous la poussons dans la nuit. Au loin on entend le cri du coyote des landes de Gascogne. Il est temps de rentrer vers la civilisation.

 

Le lendemain Sophie, par courriel, m’apprend qu’elle est « remerciée » par l’association et son râleur de président pour rébellion caractérisée. La discipline n’est pas un vain mot au « pin sur la planche ».
Quelques heures plus tard je suis rassuré, Sophie a été réintégrée en tant que membre actif. Ouf !

 

par Olivier F. Léonard - Mars 2007

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