Vae victis

Posté le 22 avril 2007

Le moustique de printemps, fraîchement issu de sa larve aquatique ne se sent plus de joie. Alors que les proies délicates sont rares dans ce coin perdu des landes girondines voilà que deux « pimpoyes » blanchâtres se présentent à sa table.

On ne peut rêver menu plus alléchant.  Le temps de rameuter les copains ou plutôt les copines, deux ou trois cents diptères femelles par mètre carré environ, ce beau monde passe à l’attaque avec l’enthousiasme du néophyte.
Nous ne demandions rien, Yves et moi, sinon un quart d’heure à l’ombre pour avaler, vite fait, la charcuterie de luxe sélectionnée par mon compagnon. Et nous voilà chassés de notre premier point de chute, remontant dans la Kangoo, fuyant les fossés vrombissants, nous enfonçant dans cette forêt quasi équatoriale qui étouffe des ruines improbables et un chêne séculaire terrassé par la tempête.
Avez-vous vu « Les Aventuriers de l’Arche perdue » ? C’était dans le même style mais à Naujac-sur-mer en avril. Entre nous le « sur mer » est optimiste, ou alors il faudrait de forts coefficients de marée.(10 à 15 km !).

 

Bref, nous pique-niquons dans la Kangoo, vitres levées, dans une saine atmosphère d’étuve.
« C’est vraiment pas la peine d’aller à la campagne pour déjeuner enfermés dans une voiture » maugrée Yves tout en se frottant énergiquement le mollet.

 

Dans ces conditions la sieste réparatrice n’est envisagée que pour mémoire et nous passons sans mollir à la suite de nos travaux. Il y a deux et trois ans, Yves est venu avec monsieur le comte, démarrer la Grande Allée sur deux parcelles séparées longues d’une centaine de mètres chacune. Il s’agit de voir ce que sont devenues ces plantations et remplacer les filets de protection « anti-lapins » par le modèle « anti-chevreuil ».
En dépit de la chaleur le travail est relativement aisé car les distances sont courtes et le transport du matériel simplifié. L’étendue est en friche et il est ainsi facile de retrouver nos protégés. A ma grande surprise, je l’avoue ici,  tous ces plants ont survécu !  Le plus beau, je devrais dire les plus beaux car ils sont jumeaux, atteignent un bon quatre-vingts centimètres. Le Forestier Suprême, venu avec Sophie le dimanche précédent, les appelle « Géants de Naujac ». Les autres moins impressionnants ont quand même prospéré. Cela me semble tout à fait encourageant.
Nous procédons à un toilettage des branches basses, et oui, ils ont déjà des branches et malheureusement nous devons en supprimer un certain nombre. Lors de ces expéditions pionnières, par sécurité, nous avions planté les pins deux par deux au cas où l’un ne survivrait pas. Dans la pratique beaucoup de paires sont au rendez-vous et il faut n’en garder qu’un élément afin qu’il se développe sans contrainte.
Tout l’après-midi est scandé par les soupirs de souffrance du promoteur de la Grande Allée.
« Ah, ça me fait mal de t’arracher petit pin parasol mais tu vas gêner to voisin. »
C’est ainsi : Malheur aux vaincus !
Et c’est la même affaire ou presque lorsqu’il nous faut supprimer les feuillus qui ont poussé trop près de nos plants. Nous pleurons, hypocrites sur le sort de ces malheureux et nous les trucidons quand même, tel l’inquisiteur espagnol face à  l’Indien rétif au  discours chrétien.
Quelle pitié ! 
Un des sommets de la journée est, sans conteste,  l’instant où Yves, tout à son ardeur, brise le manche de la houe. Il le contemple, stupéfait et me dit :
« Mince alors, à l’instant où j’allais te dire, écoutant mon père, que c’est le mauvais ouvrier qui casse son outil. « 
Pour le coup cet incident nous a calmé.
Un peu plus tard nous  demandons dans le centre de Naujac notre chemin à deux charmantes jeunes femmes. Mon compagnon a toujours autant de succès et elles nous quittent sur la question qui les titille :
« Votre reportage, quand va-t-il passer à la télévision ? Nous ne voulons pas le manquer. »
La fin de l’expédition est sereine, il fait une température plus clémente, les grillons commencent à chanter dans les ajoncs en fleurs.
« Genêt pas de piquant ». répète à l’envi Yves, enchanté de ce moyen mnémotechnique qui permet d’identifier ajoncs et genêts. Cela ne le dissuade pas, d’ailleurs,  de les abattre les uns comme les autres à grands revers de bedouche.
Rentrés à Bordeaux, impatients,  nous consultons Googleearth mais la mise à jour des photos est lente et nous ne distinguons pas encore les filets anti-chevreuils posés aujourd’hui. A croire qu’ils dorment là-haut, dans le satellite. N’empêche, dans quelques temps, trois-quatre ans peut-être on devinera nos premiers pins-parasols sur l’écran sans avoir à affronter chaleur et moustiques.

 

par Olivier F. Léonard - Avril  2007

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